85- Le livre des merveilles

11/11/2025

Réflexion sur un parcours humain 

— ou comment l'étrangeté du monde transforme le regard 

Le « Livre des Merveilles » (ou Il Milione) est un récit du périple de Marco Polo, un marchand vénitien du XIIIe siècle. Il a passé plus de deux décennies à explorer l'Asie. Cependant, Marco Polo n'a pas écrit son récit : il l'a raconté à un écrivain, Rustichello de Pise, alors qu'il était emprisonné…

« …et c'est ce dernier qui a tout noté. Cet étonnement n'est pas seulement stylistique : il reflète une rencontre entre deux mondes humains, entre une Europe refermée sur ses frontières imaginaires et une Asie aux horizons vastes et pluriels. » 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Livre_de_Marco_Polo

Cela explique le style parfois lyrique, mais aussi l'étonnement. En effet, dans le Moyen-Âge européen, le public ne connaissait pas grand-chose sur l'Asie et l'Afrique. Raconter des histoires, c'était éveiller la curiosité et transmettre des connaissances. L'utilisation du terme « merveilles » souligne que l'histoire devait captiver son auditoire, émerveillant non seulement le scripteur, mais aussi l'enseignant, ainsi que les lecteurs, tout comme un orateur qui subjugue son public grâce à la profusion et à l'exotisme de ses descriptions.

L'histoire raconte que Marco Polo part avec son père et son oncle, d'abord par curiosité, puis pour affaires. Ils traversent l'Asie centrale, des routes caravanières, des déserts et des chaînes de montagnes. Après un long et épuisant voyage, ils atteignent la cour de Kubilaï Khan, l'empereur mongol, maître d'un empire immense qui s'étend de la Chine à l'Europe orientale.

*Dans les sources médiévales, cet empire — bien que vaste — est perçu comme presque sans limite, car les Européens n'avaient pas d'équivalent de centralisation politique aussi étendue à leur époque. » (Wikipedia)

Kubilaï Khan est fasciné par Marco et en fait un envoyé diplomatique. Marco Polo passe des années à parcourir les régions du monde chinois, mongol, tibétain, indien, persan. Il observe les villes, les coutumes, les croyances, les richesses, les violences, les rituels, les animaux inconnus, les plantes étonnantes. Puis il rentre en Europe, chargé d'histoires plus que de trésors.

Ce qui trouble souvent dans ce livre, c'est que Marco Polo décrit la réalité comme s'il décrivait un rêve.

*On sait aujourd'hui que le récit mêle observations directes, récits entendus et éléments popularisés par la tradition orale, ce qui donne à certaines descriptions cette aura presque onirique. * (Wikipédia)

Il raconte des choses vraies, mais avec le ton de quelqu'un qui voit pour la première fois des mondes que les Européens de son époque n'auraient même pas imaginés.

Psychologiquement, la figure de Marco Polo est celle de l'homme qui se dépouille de son identité initiale pour traverser des cultures. Plus il voyage, moins il est seulement « vénitien ». Il devient un être intermédiaire. Comme si son identité se dissolvait dans l'expérience de l'altérité. Ce n'est pas un voyage touristique. C'est une transformation de soi.

Criminologiquement et sociologiquement, son récit montre la manière dont les pouvoirs s'exercent: Kubilaï Khan gouverne par une organisation complexe, un sens aigu des réseaux, des tributs, des influences territoriales. On y voit comment un empire peut être à la fois raffiné, stable, et pourtant fondé sur la conquête et la domination. Cela révèle un paradoxe du pouvoir: tout empire est au bord de l'implosion, donc il doit séduire autant qu'il impose. Dans les récits médiévaux, cette tension apparaît aussi comme un témoignage des limites des structures humaines — même les plus puissantes — face à l'inattendu et à l'altérité.

Philosophiquement, le voyage de Marco Polo pose la question du regard : voir le monde, c'est déjà le transformer en récit. Chaque mot devient une porte ouverte ; chaque description, une navigation entre ce qui est vu et ce qui est senti. Le voyage n'existe que parce qu'on en parle. Le livre n'est donc pas seulement un témoignage, c'est une méditation sur la manière dont la réalité se construit dans la parole.

Spirituellement, ce récit parle d'un monde où chaque région possède ses croyances, ses dieux, ses esprits, ses pratiques. Marco Polo ne juge pas. Il observe. On sent quelque chose de profondément humain : l'idée que la vérité n'est pas unique, que chaque peuple porte un morceau du sens du monde. Le voyage devient alors une quête de la multiplicité du réel.

Le livre raconte un voyage, mais ce qu'il montre réellement, c'est la rencontre entre l'identité et l'inconnu. C'est l'histoire d'un homme qui découvre qu'il existe mille mondes dans un seul monde.

Le livre du devisement


Derrière ce voyage se cache aussi une forme particulière de parole, une manière ancienne de dire le monde avant que l'écriture ne devienne description froide et objective.

Pourquoi appelle-t-on le Livre des Merveilles le Livre du devisement ?


Parce qu'il s'agit d'un type de discussion, presque d'une conversation, menée dans un contexte informel — malgré l'incarcération — et utilisant un langage familier. En vieux français, « deviser » signifiait parler longuement, conter une histoire, expliquer une idée. Le suffixe « -ment » transforme l'action en nom : le devisement devient ainsi une narration détaillée, presque un compte rendu vivant du monde.

On rencontre parfois le titre complet traduit par La description du monde. Pourtant, Marco Polo ne se contente pas de décrire ce qu'il a vu. Il explique, détaille et raconte avec une touche de merveilleux qui transforme un catalogue de lieux en une histoire animée. Ses récits conservent une dimension parlée, héritée de l'oralité, faite de digressions, d'anecdotes et de descriptions saisissantes qui captivent et instruisent à la fois.

Le choix du mot « devisement » révèle que Marco Polo n'était pas seulement un voyageur, mais un ethnographe avant l'heure. Le Livre des Merveilles va bien au-delà d'un carnet de route : il met l'accent sur l'art de raconter. Rustichello de Pise, en mettant par écrit le récit de Marco Polo, a su préserver cette dynamique orale. Le texte ne se limite pas à énumérer des lieux ou des peuples ; il brosse un tableau détaillé des coutumes, des croyances religieuses, des systèmes politiques, des voies commerciales et des produits exotiques. Le devisement ne donne pas seulement des faits : il observe, compare et commente, permettant au lecteur de voir le monde à travers les yeux de Marco Polo. Dans le vocabulaire médiéval, « deviser » pouvait signifier non seulement raconter, mais aussi débattre, partager une sagesse collective — ce qui renforce l'idée d'un récit vivant plutôt que d'une chronique figée.

Pour information, Marco Polo n'était ni un prisonnier politique ni un criminel ordinaire, mais un prisonnier de guerre. Après vingt-quatre années passées en Asie, il revient à Venise en 1298, pour être aussitôt impliqué dans le conflit opposant Venise à Gênes. Fait prisonnier lors d'une bataille navale, il est incarcéré à Gênes, où il rencontre Rustichello de Pise. C'est dans cet espace clos que naît paradoxalement l'un des récits les plus ouverts sur le monde. 

(Les spécialistes s'accordent pour dire que la version originale a été rédigée en langue franco-vénitienne — un mélange de langues parlées à l'époque dans le nord de l'Italie — avant d'être transmise ensuite dans plusieurs langues européennes. Wikipedia )

Les perspectives croisées du récit

Les récits de Marco Polo croisent plusieurs niveaux de lecture : sociologique, philosophique, psychologique et spirituelle.

Sociologie – Le regard sur l'Autre

Chez Marco Polo, l'Autre n'est pas seulement un objet d'observation : il devient parfois un miroir vivant des projections et des limitations culturelles de celui qui regarde.

À travers ses descriptions, Marco Polo offre un miroir des sociétés médiévales européennes et asiatiques. Il décrit des structures de pouvoir hiérarchisées, mais traversées par des possibilités de mobilité sociale pour ceux qui se rendent utiles. Il montre la fascination et l'incompréhension face aux divergences culturelles, qu'il s'agisse des croyances spirituelles, des coutumes ou des avancées technologiques. Le choc des civilisations révèle un regard occidental ambivalent : attiré par un Orient perçu comme exotique et avancé, mais encore teinté d'ethnocentrisme.

Rencontrer l'Autre n'est jamais neutre. Marco Polo apprend que la curiosité doit s'accompagner de respect, et que comprendre ne suffit pas sans conscience de l'impact de ses actes. Chaque observation devient une réflexion sur les différences culturelles, les rapports de pouvoir et la responsabilité individuelle. La sociologie ici n'est pas seulement étude des sociétés étrangères ; elle devient éveil à l'éthique de la coexistence.

Philosophie – Vérité, réel et impermanence

*Tout comme en science moderne, où la vérité dépend du cadre d'observation, Marco Polo nous montre que nos récits naissent de nos présupposés culturels autant que de ce que nous voyons. * Wikipédia 

Cela relie l'ancienne expérience de Polo à une idée philosophique très actuelle.
À l'instar de la relativité chez Einstein, Marco Polo interroge la nature de la vérité et le rôle de la perception. Il décrit ce qu'il voit, mais toujours à travers des filtres culturels et linguistiques. Son voyage dépasse la simple exploration géographique pour devenir une quête existentielle : comprendre le monde, c'est aussi interroger notre place en son sein. Dans l'esprit des philosophies hermétiques ou orientales, le déplacement extérieur reflète un déplacement intérieur. Le monde devient un miroir — et parfois un rappel que nous ne sommes peut-être pas totalement étrangers au chaos qu'il contient.

Au fil des routes et des cités, Marco Polo perçoit l'impermanence : les empires naissent et s'effondrent, les traditions se transforment, les merveilles elles-mêmes se défont avec le temps. Cette impermanence invite à contempler le monde sans s'y attacher, à accueillir l'inattendu sans désir de possession.

En écho à la philosophie hermétique ou orientale, le déplacement physique reflète un déplacement intérieur : le monde n'est pas seulement un espace à connaitre, mais un miroir de soi-même. (Oh punaise ! Sommes-nous tous coupable du chaos qui règne dans ce monde ? Nooooon !)

Psychologie – Transformation intérieure
L'œuvre évoque la tension universelle entre la peur de l'inconnu et le désir de découverte. Marco Polo incarne cette dynamique humaine : il doit naviguer entre loyauté, intelligence sociale et prudence pour s'intégrer à des sociétés très différentes. L'identité se forge dans le contact avec l'Autre ; elle se transforme, s'enrichit, parfois se fragilise.

Au-delà des paysages, le voyage devient un chemin intérieur. La solitude, les épreuves et les émerveillements façonnent le regard et le cœur. Cette transformation est psychologique autant que spirituelle : elle ouvre à une conscience plus vaste et à une capacité d'accueil sans jugement.

Spirituel – Voyage intérieur et émerveillement
Le récit de Marco Polo prend les traits d'une initiation. Le voyage est à la fois physique et introspectif. Les rencontres avec différentes sagesses et croyances nourrissent une réflexion sur la multiplicité des voies menant au sacré. L'émerveillement devant les cités et les prodiges de l'Empire mongol rappelle que la spiritualité peut s'exprimer autant dans l'admiration du monde que dans la prière ou la méditation.

Marco Polo n'est pas seulement un explorateur. Son Livre des Merveilles interroge la réalité, révèle la profondeur de l'esprit humain et médite sur la richesse et la beauté de notre planète. Il met en lumière un dilemme universel : celui qui oscille entre la soif de découverte et la crainte, entre l'étrangeté et la familiarité, entre la compréhension et l'émerveillement. Et peut-être est-ce cela, au fond, une véritable merveille : découvrir que le monde est plus vaste que soi, et en revenir changé.

Cette conscience de l'impermanence qu'il traverse est semblable à celle que l'on trouve dans les traditions contemplatives : reconnaître qu'aucune structure, aucune ville, aucune croyance n'est immuable. Ainsi, plus qu'un livre de découvertes, le Livre des Merveilles est un hommage à la radicale étrangeté du monde — et peut-être à la capacité humaine d'accueillir ce qui nous dépasse sans chercher à l'ériger en conquête.


Sources principales : BNF (Gallica), Encyclopædia Universalis, Wikipédia (articles croisés), travaux sur la littérature de voyage médiévale.

Bibliothèque nationale de France (BnF)
Le Livre des merveilles de Marco Polo
Présentation historique et littéraire du récit, contexte médiéval, manuscrits enluminés.
https://essentiels.bnf.fr/fr/litterature/themes-et-genres/ecrivains-voyageurs/livre-des-merveilles-marco-polo

Le Livre des merveilles – Manuscrit Français 2810 (Gallica)
Manuscrit enluminé du XVe siècle, compilation de récits de voyages vers l'Orient.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10510136g

Wikipédia (français)
Le Livre de Marco Polo
Contexte de rédaction, titres du texte (Il Milione, Devisement du monde), transmission manuscrite, débats historiques.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Livre_de_Marco_Polo

Livre des merveilles (BnF Fr. 2810)
Approche patrimoniale et iconographique du manuscrit médiéval.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Livre_des_merveilles_(BNF_Fr2810)

Marco Polo
Données biographiques, captivité à Gênes, rôle de Rustichello de Pise.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Marco_Polo

Encyclopédies générales
Marco Polo, Encyclopædia Larousse
Importance culturelle et historique du Livre des merveilles dans l'imaginaire européen.
https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Marco_Polo/138629

Marco Polo, Encyclopædia Universalis
Analyse du récit de voyage, portée historique, regard sur l'altérité.
https://www.universalis.fr/encyclopedie/marco-polo/

 (Texte modifié et amélioré le 31/12/2025)