87- La désadhérence traumatique

31/12/2025

Ce texte s'inscrit dans une approche subjective et phénoménologique de la réparation post-traumatique, attentive aux enjeux moraux du langage.

Sortir de l'emprise traumatique sans accepter l'inacceptable

Je suis une personne hypersensible, dotée d'un fonctionnement cognitif et émotionnel particulièrement intense et analytique. Je suis hyper-perméable au réel. Je sens les failles éthiques avant même de pouvoir les formuler. Chez moi, les mots ne sont jamais neutres : ils traversent le corps, ils s'inscrivent dans la pensée, ils peuvent soutenir — ou profondément blesser. Un mot peut alerter mon corps, ma dignité, ma justice intérieure. Je ne peux pas absorber une dissonance morale sans me trahir intérieurement.

C'est pourquoi, chaque fois que l'on m'a dit que pour aller mieux je devais « accepter », quelque chose en moi s'est contracté. Un malaise diffus, puis un mal-être plus profond. Accepter… mais accepter quoi, exactement ?

Accepter le mal ? Accepter des crimes sexuels ? Accepter que des violences aient détruit une partie de ma vie de femme, de mère, de professionnelle ?

Cette injonction m'a toujours semblé moralement impossible.

Un jour, un homme travaillant dans le champ de la criminologie m'a même expliqué que je devais accepter que le crime ne disparaîtrait jamais de l'humanité, comme s'il faisait partie intégrante de la nature humaine. J'ai trouvé cela terrible. Comme un aveu de défaite. Comme si le choix devait se réduire à une alternative binaire : être victime ou être criminel, être le prédateur ou la proie.

Or je refuse cette vision du monde.

Je refuse l'idée que le mal serait une fatalité ontologique. Je refuse que l'on demande aux victimes de porter, en plus du crime subi, le poids philosophique de cette résignation.

Si l'humanité décidait réellement de s'y mettre, la criminalité pourrait être radicalement diminuée — peut-être même jusqu'à disparaître. Cela supposerait une véritable éducation de l'esprit dès l'enfance : enseigner la philosophie très tôt, apprendre à penser, à se questionner, à faire progresser son intériorité plutôt que de la laisser glisser vers la violence et le malheur.

Cela supposerait aussi une prévention lucide sur certains facteurs de dérégulation majeurs, comme la pornographie vidéo ou dessinée. Au-delà de ses effets sur les cerveaux en construction — encore largement sous-estimés — sa commercialisation pose un problème éthique fondamental : elle transforme le corps féminin en objet économique, en marchandise légale.

Chacun est libre de sa sexualité et de son corps. Mais cette liberté implique aussi des choix de cadre de vie. Une sexualité totalement libérée peut se vivre dans le célibat, sans contradiction. En revanche, lorsque l'on choisit de fonder une famille, certaines valeurs deviennent structurantes : l'objectisation sexuelle n'y a pas sa place, et certaines images n'ont rien à faire dans un foyer où vivent des enfants.

Cela supposerait enfin une meilleure compréhension de l'équilibre psychique — apprendre à harmoniser nos différentes formes d'intelligence, nos impulsions, nos émotions, plutôt que de les laisser se déséquilibrer.

Dans ce contexte, demander aux victimes « d'accepter » le mal apparaît non seulement inadapté, mais profondément injuste. Et pour certaines, cette phrase ne soigne pas — elle blesse. C’est mon cas. 

Car comment « accepter » un viol, des agressions sexuelles, des crimes répétés sur son corps, son psychisme, sa vie entière ? Comment accepter que sa trajectoire de femme, de mère, de professionnelle ait été profondément altérée par des actes qui n'auraient jamais dû exister ?

Pour de nombreuses victimes, le mot accepter est vécu comme une injonction injuste, presque indécente. Il laisse entendre — même involontairement — une forme de consentement symbolique, comme si le crime devait être intégré au cours normal de la vie.

Or non. Un crime n'est jamais une étape de croissance. Et une victime n'a rien à accepter du crime qu'elle a subi.

Ce positionnement ne relève pas d'un refus du soin, ni d'un déni du réel.
Il s'inscrit dans une tentative de penser la réparation autrement, à partir de l'expérience vécue des victimes, lorsque le langage thérapeutique classique devient lui-même une source de violence symbolique.

C'est de ce constat qu'est né un nouveau terme, auquel j’adhère mieux que celui d’acceptation dans le cadre d’une réparation : la désadhérence traumatique. J’ai mis un moment à le trouver, mais je pense qu’il est le terme adéquat pour expliquer mon point de vue.

Pourquoi le mot « accepter » pose problème

Dans le langage courant, accepter signifie : approuver, consentir, faire avec, parfois même faire la paix.
Même lorsque les professionnels précisent que « accepter l'histoire n'implique pas accepter les faits », l'utilisation du même mot pour deux réalités psychiques opposées crée une confusion profonde.

Chez les personnes traumatisées, cette confusion peut :

  • réveiller un sentiment d'injustice

  • provoquer de la colère ou de la honte

  • donner l'impression que la violence est banalisée

  • renforcer la sensation d'avoir été dépossédée de son pouvoir

Le problème n'est pas la thérapie.
Le problème est le langage.

Qu'est-ce que la désadhérence traumatique ?

La désadhérence traumatique désigne le processus par lequel une personne :

  • reconnaît la réalité factuelle d'un traumatisme ou d'un crime

  • refuse toute légitimité morale à ce qui a été subi

  • cesse d'adhérer psychiquement et identitairement à l'événement

  • retire au trauma son pouvoir organisateur sur sa vie présente

Sur le plan psychologique, ce processus rejoint ce que certaines approches nomment l'intégration post-traumatique : non pas une acceptation morale des faits, mais une réduction progressive de leur emprise émotionnelle et identitaire.
La désadhérence traumatique en propose une lecture éthique et subjective, là où les modèles cliniques décrivent surtout des mécanismes fonctionnels.

Autrement dit :

Le fait est reconnu.
L'injustice est maintenue.
Mais l'adhérence est retirée.

La désadhérence traumatique n'est ni un pardon, ni une résignation, ni une acceptation. C'est un décrochage.

Désadhérer, ce n'est pas nier

Il est essentiel de le dire clairement :

  • désadhérer n'est pas nier les faits

  • désadhérer n'est pas minimiser la gravité

  • désadhérer n'est pas oublier

Au contraire.

La désadhérence suppose une lucidité pleine et entière. Le crime est nommé comme crime. La responsabilité est clairement située. La victime n'a rien à endosser.

Ce qui change, ce n'est pas l'histoire — c'est son emprise.

« Décrocher du trauma » : une image plus  juste

J’ai pensé spontanément à la nécessité de « décrocher du trauma ».
La désadhérence traumatique met des mots précis sur cette intuition, sans impliquer l'idée de quitter une personne ou une relation.

Le trauma fonctionne comme une surface collante :

  • il capte l'identité

  • il aimante la mémoire

  • il infiltre les choix

  • il colonise le présent

Désadhérer, c'est décoller sans s'arracher. C’est comme lorsqu’on va en Kiné pour travailler sur les adhérences d’une cicatrice.

Sortir de l'emprise traumatique : une approche clinique et humaine

Sur le plan psychologique, la désadhérence traumatique correspond à ce moment où le trauma cesse d'être le centre organisateur de la vie psychique.

Il ne s'agit pas d'un modèle universel, ni d'une étape obligatoire du processus thérapeutique.
La désadhérence traumatique décrit une voie possible parmi d'autres, particulièrement pertinente pour les personnes chez qui la notion d'acceptation réactive une injustice morale profonde.

La personne ne se définit plus principalement comme victime, même si elle reste pleinement consciente de l'avoir été.

Le trauma devient alors :

  • un fait historique

  • grave

  • injuste

  • mais non souverain

Il ne disparaît pas, mais il est déchu de son trône intérieur.


Un mot pour se protéger

Pour beaucoup de victimes, disposer de ce mot change profondément le rapport à la thérapie.

Pouvoir dire :

« Je ne peux pas accepter ce qui m'a été fait.
En revanche, je travaille une désadhérence

… permet de continuer le travail sans se sentir trahie par le langage.

Nommer correctement, c'est déjà réparer un peu.

L'emprise traumatique à long terme

L'emprise traumatique ne disparaît pas avec le temps. Contrairement à une idée reçue, des viols ou des agressions sexuelles peuvent continuer à structurer la vie psychique 10, 20 ou 30 ans après, même lorsque la personne a travaillé, fondé une famille, exercé des responsabilités ou suivi des thérapies.

Cette persistance n'est ni un échec personnel, ni un refus inconscient d'aller mieux. Elle s'explique par la nature même du trauma criminel : une effraction durable des frontières psychiques, corporelles et symboliques.

L'emprise traumatique agit souvent de manière diffuse :

  • sentiment d'insécurité chronique

  • difficulté à habiter son corps

  • hypervigilance ou dissociation

  • entraves dans la sexualité, la maternité, la vie professionnelle

Sortir de l'emprise traumatique ne signifie donc pas effacer le passé, mais reprendre progressivement la capacité de choisir, d'agir et de se projeter sans que le crime ne dicte en permanence la trajectoire.

Une phrase-manifeste

La désadhérence traumatique permet de sortir de l'emprise traumatique, sans accepter l'inacceptable.

Cette phrase peut servir de repère, de boussole, de protection symbolique. Elle rappelle que le travail thérapeutique n'exige jamais de consentir au crime, mais seulement de reprendre sa souveraineté intérieure.

Pour les soignants : une question de langage éthique

Le langage n'est jamais neutre en clinique du trauma. Il ne s'agit pas de disqualifier les pratiques existantes, mais d'inviter à une vigilance accrue sur les effets subjectifs du langage employé, en particulier face aux crimes sexuels et aux violences graves. Les mots employés peuvent soit soutenir le processus thérapeutique, soit raviver le sentiment d'injustice et de dépossession.

Utiliser le terme « accepter » face à des crimes sexuels comporte un risque réel de confusion morale. Même expliqué, il peut être entendu comme une injonction à consentir symboliquement à ce qui ne peut l'être.

Parler de désadhérence traumatique et de sortie de l'emprise traumatique permet :

  • de distinguer clairement reconnaissance des faits et légitimation

  • de respecter la dignité morale des victimes

  • de réduire les résistances liées au sentiment d'injustice

  • de renforcer l'alliance thérapeutique

Nommer avec justesse, c'est déjà soigner.

Pour conclure

La désadhérence traumatique n'est pas un refus de guérir. C'est un refus de collaborer symboliquement avec le crime.

Sortir de l'emprise traumatique, c'est rendre au passé sa place — une place grave, injuste, mais non souveraine.

Parce qu'une vie peut reprendre, même longtemps après, sans jamais exiger d'« accepter » l'inacceptable. Mais seulement de ne plus laisser les cicatrices collées à leur histoire.


Note de l'auteure

Ce texte ne propose ni un concept diagnostique, ni un modèle thérapeutique au sens strict. Il s'inscrit dans une démarche phénoménologique : il part de l'expérience vécue des victimes, de ce qui se joue intérieurement lorsque certains mots — pourtant courants en clinique — entrent en dissonance avec leur sens moral et corporel.

La désadhérence traumatique peut être comprise comme une modalité particulière de l'intégration post-traumatique, dans laquelle le sujet reconnaît pleinement l'événement comme réel et passé, tout en refusant qu'il devienne fondateur de son identité, de sa morale ou de sa vision du monde. Il ne s'agit ni d'un déni des faits, ni d'un refus de transformation, mais d'un déplacement du centre de gravité intérieur.

Sur le plan psychique, la désadhérence traumatique relève d'un mécanisme de défense secondaire, conscient ou semi-conscient, qui intervient lorsque la survie n'est plus en jeu. Elle correspond à un désengagement progressif de la charge symbolique du trauma, là où les mécanismes primaires visaient d'abord à protéger l'intégrité psychique face à l'effraction.

Cette approche s'inscrit à la croisée de plusieurs registres :
– une lecture clinique contemporaine, qui décrit la diminution de l'emprise émotionnelle et identitaire du trauma ;
– une réflexion philosophique, qui interroge la place du mal, de l'injustice et du consentement symbolique ;
– et, plus largement, une intuition présente dans certaines sagesses anciennes, où la réparation ne passe pas par l'assimilation du mal, mais par un désengagement intérieur : voir, nommer, puis ne plus laisser le mal faire loi au cœur de soi.

La désadhérence traumatique n'est ni une voie universelle, ni une injonction nouvelle. Elle propose un langage alternatif, destiné à celles et ceux pour qui la notion d'« acceptation » constitue un obstacle éthique à la réparation. Elle vise à permettre la sortie de l'emprise traumatique sans exiger de consentir à l'inacceptable, mais seulement de reprendre sa souveraineté intérieure.